Ce nouveau chapitre qui s’écrit au festival Toulouse les Orgues doit permettre à Andy Emler d’approfondir un répertoire solo en pleine construction, où se rencontrent composition, improvisation, recherche sonore et influences musicales assumées — du jazz à la pop, de la musique contemporaine aux musiques du monde.
Un instrument, des mondes
L’orgue est entré dans le parcours d’Andy Emler par effraction, presque par hasard, avant de devenir un formidable espace de liberté. À Vincennes, Influences avait déjà dessiné les contours de cette relation singulière : plutôt qu’un récital d’orgue au sens traditionnel, le projet proposait une traversée libre des imaginaires musicaux, où Bach, les Beatles, Messiaen, Joe Zawinul, Peter Gabriel ou Ballaké Sissoko pouvaient se répondre.
« J’adore voyager ! Mes improvisations et mes compositions se baladent toujours entre différents langages », expliquait alors Andy Emler.
À l’orgue, ce goût du passage, du mélange et de la transformation trouve une résonance particulière. L’instrument déploie une palette sonore immense, capable de faire entendre aussi bien la densité d’un orchestre que la fragilité d’une ligne solitaire, la pulsation d’un groove que le déploiement d’une architecture polyphonique. Andy Emler l’aborde avec son regard de pianiste et d’improvisateur : sans chercher à reproduire un modèle académique, mais en faisant de chaque rencontre avec l’instrument une occasion d’inventer.
« Je ne suis qu’un pianiste qui joue de l’orgue », sourit-il. « Je n’ai pas encore la technique du “jeu de jambes” pour contrapontiser à souhait avec le clavier du pédalier. Mais l’accès à toutes ces registrations, à tous ces sons, permet une énorme diversité d’emploi dans beaucoup de musiques. »
Le terme de registration désigne les combinaisons de jeux et de timbres que l’organiste peut composer à la console. C’est précisément là que se déploie une grande part de la recherche d’Andy : explorer les couleurs, les masses, les respirations et les contrastes que l’orgue rend possibles, puis laisser ces découvertes susciter de nouvelles pièces.
La résidence toulousaine prolonge ainsi le travail mené à Saint-Louis de Vincennes, où la disposition inhabituelle des tuyaux, répartis en trois ensembles dans l’église, faisait de l’espace lui-même une matière musicale. Pour Andy Emler, chaque instrument est un partenaire : son histoire, sa facture, son acoustique et ses contraintes deviennent les points de départ d’une écriture toujours mouvante.
La rencontre avec l’Explorateur
À Toulouse, Andy Emler retrouvera l’Explorateur, orgue prototype conçu et développé au Gésu. Sa rencontre avec Yves Rechsteiner, directeur artistique de Toulouse les Orgues, a été décisive. « C’est par un ami commun, ancien directeur de l’ONJ, que j’ai eu la chance de jouer au festival Toulouse les Orgues et, du coup, de rencontrer Yves », raconte Andy Emler. « Son projet de créer l’orgue “l’Explorateur” m’a tout de suite extrêmement séduit. »
Cet instrument ne se contente pas de reproduire les possibilités habituelles de l’orgue : il a été pensé comme un outil évolutif, ouvert à de nouvelles pratiques de jeu et de création. Son quatrième clavier sensitif, notamment, ouvre des perspectives expressives supplémentaires. Pour Andy Emler, il permet déjà « d’aborder certaines manières de jouer » et de s’exprimer dans les langages musicaux qui lui sont chers.
Yves Rechsteiner voit dans cette rencontre une évidence. Andy Emler l’a immédiatement marqué « par sa générosité et par le côté chaleureux de sa musique ». Il perçoit aussi une profonde affinité entre l’artiste et l’instrument :
« L’orgue et les organistes aiment la complexité : des multitudes de tuyaux, de registres sonores pour l’instrument ; une musique polyphonique, un jeu avec les pieds et les mains… Andy aime jouer avec la musique, la diversité, la complexité. »
Cette complexité n’est jamais chez Andy Emler un exercice de virtuosité abstraite. Elle est au contraire vivante, joueuse et collective : une manière de faire dialoguer des timbres, des références, des énergies rythmiques et des émotions a priori éloignées.
Deux résidences pour laisser mûrir la musique
Le projet se déploie dans le temps long, à travers deux résidences au Gésu : une première session en septembre 2026, puis une seconde en avril 2027. Ce choix correspond à une conviction partagée par l’artiste et le festival : une relation à un instrument aussi riche que l’orgue ne peut pas se réduire à quelques jours de répétition.
« J’aime moi-même travailler sur un temps long, celui de l’approfondissement », souligne Yves Rechsteiner. « Offrir deux temps de résidence, c’est permettre à la musique de mûrir et à l’artiste d’enrichir encore sa maîtrise de l’orgue l’Explorateur. L’orgue offre des effets musicaux élargis, mais pouvoir maîtriser ces effets nouveaux demande du temps. »
La première résidence de septembre sera consacrée à la recherche : chercher des combinaisons sonores, les éprouver dans l’acoustique du Gésu, découvrir des matières inspirantes et laisser émerger les premières compositions. « Il s’agira de chercher, voire de trouver, des combinaisons de sons inspirantes pour générer de nouvelles compositions », précise Andy Emler.
En avril 2027, le travail entrera dans une phase d’approfondissement et de fixation. Les deux artistes envisagent alors l’enregistrement du solo à l’église du Gésu. Andy Emler imagine déjà que ce matériau pourrait ensuite connaître de nouveaux prolongements : « J’ai l’intention d’y rajouter par la suite, peut-être, des solistes et une chorale. »
Influences, écritures et improvisations
Chez lui, les références ne sont pas des citations décoratives, mais des forces actives, transformées par l’improvisation et l’écoute du moment.
À l’orgue, cette méthode prend une ampleur nouvelle. La diversité des jeux donne à chaque pièce une identité sonore propre, tandis que l’improvisation maintient l’œuvre dans un état de disponibilité. Yves Rechsteiner, qui a pu découvrir le carnet de thèmes d’Andy Emler, y a perçu une écriture volontairement ouverte : « Il révèle évidemment le peu de notes fixées sur le papier, et la part énorme de l’improvisation. J’ai aimé son sens du métissage musical, en donnant à chacune des pièces une identité musicale propre, avec des influences assumées et explicitées. »
Cette liberté est au cœur du projet. Il ne s’agit pas de faire entrer de force le jazz dans l’orgue, ni de rejouer sur un instrument monumental les codes du piano. Il s’agit plutôt d’écouter ce que l’orgue provoque : de composer avec ses possibilités, de répondre à ses résistances, de laisser les sons guider l’écriture.
À Toulouse, Andy Emler continuera donc d’apprivoiser l’Explorateur — et, avec lui, un territoire musical où la précision de l’écriture et l’élan de l’improvisation ne s’opposent jamais. Elles se nourrissent l’une l’autre, au fil des tuyaux, des souffles, des claviers et des rencontres.



